LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES · chapitre 19 / 42

Le séjour — jour 3

19. Le séjour — jour 3

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Le poisson arriva en six portions.

Le cuisinier s'en aperçut en posant le plat, s'arrêta, recompta du doigt comme pour se convaincre lui-même, et devint tout rouge. C'était un homme d'une soixantaine d'années qui travaillait au Vieux-Môle depuis vingt ans et qui n'avait manifestement jamais rien raté de sa vie, ou du moins rien qu'il ait laissé voir.

— Ils m'ont livré sur la base de six par table. Je suis vraiment désolé. Je peux vous faire des œufs.

Iris, à côté de Lucas, avait déjà ses pâtes au beurre depuis dix minutes et ne leva pas les yeux du tout de cette histoire, qui ne la concernait pas et qui n'entamait en rien sa concentration.

— On ne veut pas d'œufs, dit Vincent.

— Ça me prend dix minutes.

— On ne veut pas d'œufs, monsieur, on veut du poisson comme les autres.

Il l'avait dit d'une manière qui ne laissait aucune place au malaise, et le cuisinier repartit vers sa cuisine à moitié rassuré, essuyant ses mains sur son tablier sans y penser.

À la table voisine, la cohorte 4-11 mangeait sans rien remarquer, dans cette indifférence tranquille des gens à qui rien ne manque.


Rien de ce qui aurait dû se produire ne se produisit.

Il n'y eut pas de discussion. Il n'y eut pas ce moment, que Vincent avait anticipé dans la seconde d'avant et dont il eut honte plus tard, où quelqu'un dit moi je n'ai pas très faim. Personne ne dit ça, et personne ne recula.

Samuel se leva, alla chercher un couteau propre à la desserte, et revint, comme s'il avait déjà su, avant même que le problème ne soit posé, que ce serait à lui de le résoudre.

— Bon.

Il fit glisser les six portions au centre du plat, les considéra un moment comme on considère un problème sur une feuille, et se mit à découper.

Le problème, en réalité, n'était pas de couper six en sept. Ça, n'importe qui savait faire, à peu près, avec un couteau et de la bonne volonté. Le problème était que « à peu près » n'existait pas, en tant que catégorie, pour lui. Il fallait donc résoudre autre chose : répartir une masse totale déjà figée par six morceaux cuits en sept parts aussi égales que possible entre elles, sachant que cette masse elle-même variait selon l'épaisseur de chaque poisson et sa position dans le four, ce qui n'était pas un détail, une différence d'un centimètre de cuisson représentant, à volume identique, un écart de densité non négligeable.

Il ne pouvait pas peser. Il n'avait pas de balance, et une balance à cette table aurait de toute façon posé un problème social bien plus grave que l'inégalité elle-même. Il fallait donc évaluer à l'œil — méthode qu'il jugeait, professionnellement, à peu près aussi fiable que de deviner l'heure au soleil, mais qui était la seule disponible, et qui devait, comme tout instrument approximatif, être compensée par une procédure rigoureuse plutôt que par la précision elle-même.

Sa procédure, élaborée en une fraction de seconde et jamais formulée à voix haute, tenait en trois points. Un : découper d'abord les deux portions les plus épaisses, qui donneraient le plus de matière de compensation. Deux : constituer la septième part en gardant toujours sous les yeux les six déjà faites, pour ajuster par comparaison plutôt que par mesure absolue, l'œil humain étant réputé bien meilleur en comparaison relative qu'en estimation isolée. Trois : garder pour la fin la part la plus petite, et se l'attribuer sans discussion, ce qui réglait par avance la question de savoir qui, à la table, hériterait de l'écart résiduel — puisqu'un écart résiduel, avec sept parts découpées à l'œil dans six, était non seulement probable mais mathématiquement certain.

— Non mais tu vas pas faire ça, dit Clara.

— Si.

— Samuel.

— Six sur sept, ça fait zéro virgule huit cinq sept. Chacun perd un septième. Ce n'est pas un drame.

Il découpait vite et bien. Il retourna deux portions pour compenser l'épaisseur. Il déplaça un morceau d'un plat à l'autre, recula, regarda, en redéplaça un autre.

— Il est en train de faire ça pour de vrai, dit Lucas.

— Il fait toujours ça pour de vrai, dit Clara.

Vincent, en face, avait posé ses coudes sur la table et regardait avec une joie non dissimulée, comme au spectacle.

— Vous savez ce qui est beau ? dit-il. C'est qu'il ne fait pas semblant. Il pourrait couper à peu près, on ne dirait rien. Il coupe juste.

— C'est plus rapide de couper juste, dit Samuel sans lever les yeux.

— Ça c'est faux.

— C'est vrai. Si tu coupes à peu près, tu recommences.

Il servit. Sept assiettes, sept parts, et il fallut vraiment regarder, plisser les yeux, comparer deux fois, pour trouver la plus petite. Il garda celle-là, sans un mot, comme une évidence qui ne se discutait pas.

Le poisson, une fois qu'on y goûtait, ne justifiait ni le drame ni les excuses. Il était correct, sans plus, ce que personne à table n'eut le cœur de faire remarquer.


Vincent s'était servi le premier.

Il l'avait fait sans y penser, tendant son assiette avant tout le monde, et il en avait fait une plaisanterie — quelque chose sur le fait qu'il fallait bien un cobaye pour vérifier que Samuel savait compter. Tout le monde avait ri. Lui le premier.

Ce détail-là aussi, Élie le retrouverait plus tard, tout au fond de sa mémoire, et il ne saurait jamais quoi en faire.


Le repas s'étira longuement, dans cette lenteur particulière des soirées où personne n'a de raison de se lever.

Il y eut du vin, deux bouteilles pour sept, et personne ne fit remarquer que ça faisait le même calcul. Lucas, profitant qu'Iris s'était endormie contre son épaule, raconta comment il avait rencontré la mère d'Iris et comment il l'avait perdue, ce qui prit dix minutes et ne fut triste que par endroits. Clara demanda à Simone Reille quel était le pire métier qu'elle avait exercé, et Simone dit magistrate, et il fallut un moment pour comprendre qu'elle ne plaisantait pas tout à fait.

Élie demanda à Vincent ce qu'il faisait dans la vie.

— Je vends des systèmes de tri pour les collectivités. Des bennes, des capteurs de remplissage, des logiciels de tournée.

— Ça te plaît ?

— Non.

Il dit ça gaiement, comme on avoue une chose qu'on a fini par trouver drôle à force de la répéter.

— Le pire, c'est que c'est un peu à cause de moi que Denis en est là avec ses poubelles. Il a visité mon entrepôt une fois, l'année dernière. Il n'est jamais vraiment reparti.

Lucas et Samuel échangèrent un regard, et furent pris d'un fou rire silencieux qu'ils mirent un long moment à maîtriser, sans qu'aucun des deux n'explique pourquoi — ce que Vincent ne remarqua même pas, trop occupé à faire tourner son verre entre ses doigts.

— Tu n'as jamais voulu faire autre chose ?

— Si. J'ai voulu faire du théâtre. Deux ans. J'étais mauvais.

— Vraiment mauvais ?

— Très. Je suis excellent dans une pièce avec dix personnes et lamentable dans une salle avec deux cents. Je ne sais pas jouer, je sais être présent. Ce n'est pas le même métier.

Il fit tourner son verre, regardant le vin décrire un petit tourbillon contre le cristal.

— Et tu n'as jamais eu envie de recommencer ? Le théâtre.

— Non.

— Pourquoi ?

Vincent fit tourner son verre un long moment, comme s'il choisissait entre plusieurs réponses possibles et qu'il optait, finalement, pour la vraie.

— Il y a eu un soir.

— Raconte.

— J'avais dix-neuf ans. Une vraie salle, deux cents personnes, une pièce sérieuse, le genre où on ne rit pas. Je jouais un fils qui vient annoncer à son père qu'il part, pour de bon, et qu'il ne reviendra pas. Une scène de rupture. De celles où il faut tenir la tension pendant sept minutes sans respirer trop fort.

Il but une gorgée, pas pour l'effet cette fois.

— Et au milieu de la scène, j'ai eu un trou. Complet. Le texte a disparu, entièrement, comme si on l'avait effacé d'un coup dans ma tête.

— Ça arrive, non ? dit Clara. Tu improvises, tu meubles.

— C'est ce qu'on m'avait appris à faire. Rester dans le personnage, inventer une phrase plausible, continuer comme si de rien n'était. C'est un métier, ça, meubler. Je ne l'ai jamais eu.

— Qu'est-ce que tu as fait ?

— La seule chose que je savais faire. J'ai arrêté d'être le personnage, et j'ai dit la vérité.

— C'est-à-dire ?

— Je me suis tourné vers mon partenaire — qui jouait mon père, un type formidable, il faisait ça depuis vingt ans — et je lui ai dit, à voix haute, devant deux cents personnes : j'ai perdu le texte, je ne sais plus ce que je dis, j'ai peur.

Il y eut un silence à table, épais, puis Lucas éclata de rire, un peu trop fort, et se reprit aussitôt, gêné de lui-même.

— Non mais c'est terrible, dit-il.

— C'est terrible, confirma Vincent. Tu sais ce que fait un acteur formidable qui joue depuis vingt ans, quand son fils sur scène vient de sortir de la pièce et de lui parler sincèrement, les yeux dans les yeux, avec une présence absolue ?

— Quoi ?

— Il reste bloqué. Complètement. Parce que ce que je venais de lui donner, c'était vrai, c'était fort, c'était même plutôt bien joué au sens où ça a dû sembler d'une sincérité folle — sauf que ce n'était pas dans le texte, et que rien dans vingt ans de métier ne l'avait préparé à un fils qui, sur scène, arrête de mentir.

— Et alors ?

— Alors on est restés là, tous les deux, à se regarder vraiment, pendant ce qui a dû faire dix secondes et qui a semblé durer une vie. Et la salle, elle, ne savait plus du tout si ça faisait partie de la pièce ou pas. Certains ont cru que c'était un moment de mise en scène très audacieux. Il y a eu des gens qui ont pleuré.

— Ils ont pleuré ?

— Ils ont pleuré. Sur un trou de mémoire. C'est là que j'ai compris un truc important sur moi.

— Quoi ?

— Que je suis excellent dans une pièce avec dix personnes, et lamentable dans une salle avec deux cents, exactement pour la même raison. Je ne sais pas fabriquer quelque chose qui n'existe pas. Je sais seulement être là, vraiment, pour de vrai. À dix, ça sauve tout. À deux cents, sur un texte qui exige que quatre-vingt-dix pour cent de ce qu'on dise soit inventé, ça fait s'effondrer la machine entière.

Il reposa son verre, avec une lenteur qui pesait plus que le geste lui-même.

— J'ai arrêté trois mois après. Pas par honte. Parce que j'avais compris que je n'étais pas fait pour mentir en grand. Seulement en petit, et gentiment, à une personne à la fois.

Il eut un demi-sourire, celui de quelqu'un qui se regarde de loin sans trop se juger.

— Tu te rappelles ce que j'ai dit le premier jour, en salle 2 ? Que ça devenait plus facile à chaque fois.

— Oui.

— J'ai réfléchi depuis. Je crois que je me suis trompé de mot. Plus facile, non. Confortable.

Il posa le verre, cette fois pour de bon.

— Et je trouve que c'est la chose la plus dégueulasse qu'on m'ait faite. Pas la lettre. Le fait que ce soit devenu confortable.

Il but. La conversation repartit ailleurs dans les quinze secondes, portée par d'autres voix, et Élie fut le seul, apparemment, à trouver qu'on venait de passer très vite sur quelque chose qui méritait de rester un peu plus longtemps sur la table.


Elle vint de l'autre table pendant le dessert.

Personne ne l'avait vue arriver — elle avait cette qualité rare de traverser un espace sans en déranger l'air.

Elle prit une chaise libre au bout de la table, la retourna, et s'assit dessus à califourchon, les avant-bras croisés sur le dossier. Une femme d'une cinquantaine d'années, cheveux courts et gris coupés à la diable, chemise d'homme aux manches roulées, et des mains — c'est ce qu'Élie regarda le plus longtemps — des mains larges, sèches, avec deux ongles noirs et une cicatrice blanche en travers du pouce droit, des mains de quelqu'un qui n'a pas passé sa vie à formuler des choses mais à les faire.

— Hélène Kadri. Quatre-onze. Je vous écoute depuis le début du repas et je vais finir par m'énerver toute seule, alors je viens.

— Faites donc, dit Vincent.

— Vous avez passé une demi-heure à vous demander comment ils comptent la colonne C.

— Personne ne sait comment ils comptent la C, dit Lucas.

— Si. Tout le monde sait. Personne ne veut le dire parce que c'est humiliant.

Elle se servit un verre d'eau sans demander, d'un geste qui ne laissait aucune place à l'objection.

— Faites la liste. Depuis le 3 août. Toutes les situations où vous vous êtes dit tiens, peut-être que ça compte. Toutes. Allez-y.

Ils la firent, à voix haute, en désordre, chacun ajoutant sa pierre. La salle d'attente. Le bus. Le séisme. L'hôpital. Le camion en double file. Un ticket rendu au distributeur. Une porte tenue.

— Bon. Et maintenant dites-moi ce qu'elles ont en commun.

Il y eut un silence, le genre qui précède une évidence qu'on n'avait pas voulu voir.

— Il faut donner, dit Clara.

— Il faut céder. Le mot est plus juste. Céder le passage, céder sa place, céder sa part, céder son temps. Toujours quelque chose qui sort de vous et qui va vers quelqu'un d'autre. Il n'y a pas, dans tout leur catalogue, une seule séquence où l'on vous demande de fabriquer quelque chose. Pas une. Ils ne peuvent pas mesurer ce que vous valez, alors ils mesurent ce qu'on peut vous prendre.

— C'est un peu court, dit Samuel.

— Vérifiez. Vous êtes métrologue, on me l'a dit. Vérifiez.

Samuel ne répondit pas, parce qu'il était en train de vérifier, le regard déjà tourné vers l'intérieur.

— J'ai monté trois usines de dessalement en douze ans, dit-elle. La dernière alimente quatorze mille personnes. Il a fallu se battre pendant quatre ans, financer, embaucher, tenir des délais, refuser deux marchés qui puaient. Ça ne vaut aucun point. Rien. Zéro. Si j'avais passé ces douze ans à laisser passer des piétons, je serais à cent quatre-vingt-dix.

— Vous êtes à combien ? demanda Vincent, avec une douceur qui n'était pas innocente.

— Cent quarante-sept.

Elle le dit sans baisser la voix, comme on pose un chiffre sur la table et qu'on regarde ce qu'il fait aux visages en face.


— Vous n'allez pas nous dire qu'il faut être égoïste, dit Clara.

— Non. Je vais vous dire qu'on a échangé les mots et que ça vous arrange tous.

Elle posa son verre, avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique immédiate.

— Je n'ai jamais volé personne. Jamais menti à un client, jamais retardé un salaire d'un jour, y compris l'année où j'ai vendu ma maison pour les payer. Ce n'est pas une politique d'entreprise et ce n'est pas de la gentillesse. Un homme qui triche n'est pas un homme complet. Il est en dessous, il le sait, et c'est la seule chose qu'il ne pourra jamais se cacher. Le contrat qu'on signe, on l'honore. Ce n'est pas discutable, et je n'ai jamais laissé personne en discuter devant moi.

Elle les regarda un par un, sans hâte, comme on inspecte un travail avant de le signer.

— Voilà ma morale. Elle est plus dure que la leur. Elle ne demande à personne de se sacrifier pour l'obtenir. Et elle me met à cent quarante-sept.

— C'est exactement ça, dit Lucas.

Il l'avait dit avec un enthousiasme entier, celui d'un homme qui vient d'entendre formuler ce qu'il n'aurait jamais su formuler lui-même.

— Moi je suis couvreur. Toitures, zinguerie. Après chaque orage on tourne à seize heures par jour pendant trois semaines, on monte sur des trucs qui bougent, et l'année dernière j'ai bâché quatorze maisons en quatre jours. Quatorze. Des gens qui dormaient sous une bâche que j'avais posée.

— Ça vaut zéro, dit Hélène Kadri.

— Ça vaut zéro. Voilà. C'est ce que je me dis depuis trois semaines et j'osais pas le dire, j'avais l'impression de me plaindre.

Il était penché en avant, coudes sur la table. Il voulait tellement qu'elle le reconnaisse qu'il continua.

— Alors j'ai voulu comprendre comment ils comptaient. J'ai acheté un classeur, un truc qui circule, neuf cents. Il paraît que c'est même plus à jour, mais bon, au moins j'ai essay—

— Voilà.

Elle avait posé son verre, et le mot tomba comme un couperet.

— C'est là qu'on n'est pas pareils.

Lucas s'arrêta net.

— Vous cherchez ce qu'ils veulent pour le leur donner. Vous avez payé neuf cents pour savoir quelle forme prendre. Moi je leur dis ce que je suis, et je ramasse la note qui va avec, et elle est mauvaise. Ce n'est pas le même métier. Vous avez quatorze toitures et vous êtes allé mendier un mode d'emploi.

Il y eut un silence à table, de ceux qui pèsent physiquement sur les épaules de celui qu'ils visent.

— Il a une petite fille, dit Clara.

— Je sais. Ils ont tous une petite fille. C'est comme ça qu'ils vous tiennent.

Lucas ne répondit rien. Il resta encore un moment, poliment, en hochant la tête aux phrases suivantes, le regard ailleurs. Puis il se leva pour aller chercher les cartes et il ne revint pas s'asseoir.

Hélène Kadri ne le remarqua pas.


— Et votre conclusion, dit Élie.

— Ma conclusion, c'est que ce système ne protège personne. Il ne fait que prélever. Il a été construit pour prendre, il prend, et il appelle ça de la vertu.

— Il en arrête certains.

C'était Simone Reille, du bout de la table, sans lever la voix — mais sa voix, même basse, avait cette qualité qui fait taire les autres sans qu'elle ait besoin de les y forcer.

Hélène se tourna vers elle.

— Pardon ?

— Il en arrête certains. J'ai lu quatre mille six cents dossiers en chambre des recours. Il y a des gens que ce système a arrêtés, madame, et qui auraient fait beaucoup de mal, et que rien d'autre n'arrêtait. Ils n'avaient rien volé, rien signé, rien triché. Votre morale ne les aurait pas vus. La leur, si.

— Combien ?

— Peu.

— Alors ça ne pèse pas lourd.

— Non, dit Simone Reille. Ça ne pèse pas lourd. Mais vous avez dit personne, et ce n'est pas vrai.

Hélène Kadri ouvrit la bouche, et ne dit rien, et referma la bouche, comme si les mots s'étaient dérobés au dernier moment.

Elle resta encore un moment, avec cette expression particulière des gens qui viennent d'être corrigés sur un détail exact et qui savent que le détail exact est le seul endroit où ils sont attaquables.

Puis elle se leva, remit la chaise en place avec un soin presque cérémonieux, et dit qu'elle avait été contente.


Le cuisinier revint vers la fin du repas avec quatre parts d'un gâteau qui n'était pas prévu, en s'excusant encore de l'affaire du poisson. Il les posa, dit qu'il n'avait pas pu en faire plus, et repartit avant qu'on ait le temps de le remercier, comme s'il fuyait sa propre gentillesse.

Quatre pour sept.

— Ah non, dit Clara en riant. Pas encore.

Samuel tendait déjà la main vers le couteau, par pur réflexe.

— Laisse ça.

Vincent avait parlé fort. À la table voisine, deux personnes de la 4-11 tournèrent la tête.

— Laisse ce couteau, Samuel. On ne va pas couper un gâteau de quatre parts en sept parts. Il y en aura trois qui n'en auront pas et ce sera très bien, parce que c'est comme ça dehors, tous les jours, pour tout le monde.

— Vincent, dit Clara.

— Non mais attendez.

Il repoussa sa chaise et se leva, ce qu'il n'avait aucune raison de faire, dans un mouvement trop brusque pour la table.

— Ça fait trois semaines que je vous regarde. Trois semaines. Le poisson en sept, le vin en sept, la boule qu'on donne à madame Reille pour qu'elle joue, le gobelet d'eau, la veste qu'on prête. Vous vous croyez généreux ?

Il avait la voix qui montait et il ne la retenait pas.

— Vous n'êtes pas généreux. Vous êtes en train de passer un examen et vous le savez tous, et moi le premier, et c'est bien ça qui me rend malade. Je sers le café le premier jour. Je sers le café ! J'ai quarante-six ans, j'en suis à ma quatrième, et le premier jour j'ai demandé qui voulait du sucre !

Le réfectoire s'était tu, d'un coup, comme une pièce qui retient son souffle. Le cuisinier était réapparu dans l'encadrement de sa porte, torchon à la main.

— Vincent, dit Clara, plus bas.

— Et lui, dit Vincent.

Il tendait le doigt vers Élie.

— Lui il ne partage rien. Depuis le premier jour. Il n'a jamais rien coupé, jamais rien servi, jamais rien apporté. Il regarde. Il est assis, il regarde, et à la fin il a l'air plus honnête que nous tous. Vous savez pourquoi ? Parce que ne rien faire, ça ne se cote pas.

Il resta debout un moment, la main encore levée, comme surpris par son propre geste.

Puis il vit sa main. Il la baissa.

— Bon.

Il se rassit. Il tira sa chaise vers la table. Il prit son verre, le reposa sans avoir bu, et dit d'une voix parfaitement normale, comme si les trente secondes précédentes appartenaient à quelqu'un d'autre :

— Coupe, Samuel. Coupe en sept.


Samuel coupa.

Iris, qui n'avait rien suivi de la scène mais qui avait très bien entendu qu'il n'y en aurait pas pour tout le monde, se réveilla à moitié contre l'épaule de Lucas, regarda les quatre parts, et tendit sa cuillère vers la plus proche.

— Tiens, dit-elle à Clara, qui n'en avait pas. C'est pour toi.

Elle se rendormit presque aussitôt, la cuillère encore tendue dans le vide, sans attendre de réponse.

Personne ne dit rien pendant un moment. Puis Clara se mit à rire, doucement, la main sur la bouche, et ça se propagea de proche en proche jusqu'au bout de la table, et même Vincent, encore rouge, finit par sourire malgré lui.

Il ne s'excusa auprès de personne.

Élie, lui, resta sur une phrase. Il n'y avait rien à répondre, parce qu'elle était vraie : il n'avait jamais rien coupé, jamais rien servi, jamais rien apporté. Il lui fallut sept jours pour trouver à quoi il aurait pu répliquer, et ce qu'il trouva ne valait rien du tout.


Ils sortirent après le dîner.

Il faisait doux. Lucas alla chercher le UNO et ils s'installèrent sous la lampe du réfectoire, dans ce halo jaune qui attirait déjà quelques insectes tournant en rond.

La partie mit treize minutes à commencer, parce qu'il fallut d'abord établir les règles.

Chez Vincent, on cumulait les +2 : celui qui en reçoit un peut en reposer un, et ainsi de suite, et le dernier ramasse tout. Chez Lucas, on ne cumulait pas, mais on avait le droit de poser une carte identique par-dessus n'importe quelle autre, à n'importe quel moment, même quand ce n'était pas son tour. Chez Clara, on jouait sans le +4, qu'elle jugeait déloyal, et son beau-père avait toujours joué comme ça.

Chacun était absolument certain de sa version, avec cette foi tranquille qu'on ne remet jamais en cause parce qu'elle vient de l'enfance.

— On ne discute pas de ça, dit Vincent. C'est la règle.

— C'est ta règle.

— C'est la règle.

Ils y passèrent dix minutes, dans une bonne humeur croissante, et arrivèrent à un compromis que personne n'aurait su reformuler le lendemain.

Alors Samuel se leva, alla chercher la boîte, et en sortit un feuillet plié en huit.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? dit Lucas.

— Les règles.

— Il y a les règles dedans ?

— Il y a toujours eu les règles dedans.

Il le déplia avec des gestes soigneux, presque cérémonieux. Le papier était fin, imprimé en petits caractères sur deux colonnes, avec un pli si net au milieu qu'on voyait qu'il n'avait jamais été ouvert depuis sa sortie d'usine.

Il lut à voix haute.

Les +2 ne se cumulent pas. On ne pose pas hors de son tour. Le +4 ne peut être joué que si l'on ne possède aucune carte de la couleur en cours, et l'adversaire a le droit de vérifier.

Il replia le feuillet, avec la même minutie qu'il avait mise à le déplier.

— Donc j'avais tort, dit-il. Et vous aussi. Tous.

Il y eut un silence de deux secondes, comme une bulle avant qu'elle n'éclate.

— Bon, dit Vincent. On joue.

— Attends, dit Samuel, c'est écrit.

— Oui, oui. Le papier, c'est pour les gens qui découvrent.

Et ils jouèrent avec les règles du compromis, qui n'étaient celles de personne et qui, pour cette raison même, satisfaisaient tout le monde à peu près également.

Samuel reposa le feuillet dans la boîte, sous les cartes, et se rassit. Il ne dit plus rien à ce sujet de toute la soirée. Il gagna deux parties.

Simone Reille perdit toutes les siennes et refusa qu'on lui explique. Iris, endormie contre elle depuis la troisième partie, sa respiration lente et régulière contre son bras, en avait perdu tout autant, ce qui créa entre elles une solidarité que ni l'une ni l'autre ne formula.

Samuel resta au réfectoire un moment de plus, à ramasser les assiettes et à les empiler pour le cuisinier, et il le fit sans le dire à personne, et le cuisinier lui serra la main.