LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES · chapitre 18 / 42

Le séjour — jour 1

18. Le séjour — jour 1

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L'affichette était punaisée dans le couloir du bâtiment C, entre la note sur le délestage et un plan d'évacuation qu'on ne regardait jamais.

SÉJOUR DE MI-PARCOURS — COHORTES 4-5, 4-7, 4-11 Attribué aux cohortes présentant les meilleurs indices collectifs de session. Sept jours. Site du Vieux-Môle. Départ le 24 au matin. Participation facultative.

Lucas la lut trois fois, du bout des lèvres, avant de la décrocher pour aller la montrer à tout le monde.

— Indices collectifs. Collectifs. Ça veut dire qu'on est bons ensemble.

— Ça veut dire qu'on est trois cohortes sur quatorze, dit Samuel.

— Ça veut dire qu'on est bons ensemble, insista Lucas.

Élie regarda l'affichette longtemps, plus longtemps qu'elle ne le méritait. Facultative le gênait sans qu'il sache dire pourquoi — un mot trop léger posé sur quelque chose qui ne l'était sans doute pas. Il demanda à Mme Rahimi quand elle passa dans le couloir, de ce pas rapide qu'elle avait entre deux tâches.

— Oh non, c'est vraiment facultatif. Il y a des gens qui ne viennent pas, ils ont un travail, des enfants. On ne note rien là-bas, monsieur Adeyemi. C'est un séjour.

Elle avait l'air un peu embêtée qu'on lui pose la question, comme si le doute lui-même était déplacé.

— Franchement, allez-y. Vous avez tous des têtes de gens qui ont besoin de dormir.

Lucas attendit qu'elle ait presque fini de s'éloigner pour la rattraper à grands pas.

— Madame Rahimi.

— Oui ?

— J'ai personne pour garder ma fille. Si je viens pas, c'est pas par choix.

Elle se retourna complètement, d'un mouvement entier des épaules, ce qui n'était pas son habitude pour une question posée en passant dans un couloir.

— Vous pouvez l'amener.

— C'est vrai ?

— C'est un séjour, monsieur Belhaj, pas une évaluation. Il n'y a pas de règlement là-dessus, parce que personne n'a jamais pensé qu'il y en aurait besoin. Amenez-la.


Le car partit tôt et arriva au Vieux-Môle avant midi.

Iris avait dormi la moitié du trajet contre l'épaule de Lucas, la bouche entrouverte, et passé l'autre moitié à compter les vaches par la vitre, à voix haute, jusqu'à ce que Simone Reille lui apprenne un jeu qui consistait à ne compter que celles qui étaient couchées, ce qui la calma instantanément et pour des raisons que personne ne comprit tout à fait.

— Elle a quel âge, ta fille ? demanda Vincent, à un moment où elle dormait.

— Quatre ans.

— Et elle est... performante ? Pour son âge, je veux dire.

Lucas le regarda un instant, se demandant visiblement s'il fallait rire.

— Performante en quoi ?

— Je ne sais pas. C'est toi le père.

— Elle a quatre ans, Vincent.

— Oui, enfin. On peut demander.

Quatre heures de car sans rien à faire. C'est long. Au bout d'une heure, tout le monde avait épuisé le paysage — ces mêmes champs bruns qui défilaient sans jamais tout à fait changer —, et le silence commença à peser plus lourd que la route elle-même.

Vincent commença, forcément, par une histoire de Denis.

— Mon beau-frère a une nouvelle théorie, dit-il. Il croit que le tri des déchets remonte au dossier. Depuis la réforme de 2075, il a huit bacs dans le local de sa résidence — le verre teinté, le verre clair, trois sortes de plastique numérotées, le carton, et un dernier pour ce que le règlement appelle l'indéterminé — et il est convaincu qu'on compte ses erreurs. Il rince ses pots trois fois. Il arrache à la main la fenêtre en plastique des enveloppes avant de jeter le papier. Un jeudi il était en retard, vraiment en retard, et sur le pas de la porte il a eu un doute : le pot de confiture qu'il avait jeté trois jours plus tôt, était-ce le verre teinté ou le verre clair ? Il est redescendu en pyjama fouiller les huit bacs devant tout le voisinage. Il l'a retrouvé. Il était dans le bon. Il a raté son rendez-vous.

Il s'arrêta, content de lui, savourant sa propre chute, puis fronça les sourcils, saisi d'un doute qui ressemblait beaucoup à celui de Denis.

— Je vous l'ai déjà racontée, celle-là ?

— Jamais entendue, dit Lucas, avec un aplomb parfait.

— Première fois, dit Samuel, sans lever les yeux de la vitre.

— Moi non plus, dit Simone Reille, depuis le fond, d'une voix qui ne trompait personne.

Vincent les regarda un par un, pas tout à fait dupe, cherchant sur leurs visages la faille qu'il ne trouva pas, puis choisit d'y croire, parce que c'était visiblement ce qu'on lui offrait et qu'il n'était pas homme à refuser un cadeau.

— Le camion du mercredi prend les huit bacs et les vide dans le même compartiment. Depuis le mois de mars. C'est le voisin du dessous qui le lui a dit, entre deux bières.

— Et Denis, il le sait ?

— Je le lui ai dit. Il m'a répondu que ça ne changeait rien à la question de fond.


— J'en ai une, dit Samuel.

Personne ne s'y attendait, et le silence qui l'accueillit donna à la phrase un poids qu'elle n'aurait jamais eu venant de Vincent.

— Un cousin par alliance, instituteur en CM1. Un contrôle de mathématiques, une opération à deux chiffres. Un enfant la résout par une méthode qu'il a apprise ailleurs — chez un grand-parent, ou dans un livre, peu importe — techniquement correcte, jamais enseignée en classe. L'instituteur compte le résultat juste mais la méthode fausse, et retire un point.

— Ça se défend, dit Clara.

— Ça se défend très bien. C'est même le problème. Personne, à aucun moment de cette histoire, n'aura tort.

Il se resservit un verre, avec la lenteur de quelqu'un qui sait exactement combien de temps son histoire va prendre et qui a fait la paix avec cette durée.

— La mère écrit à l'instituteur. Une lettre correcte, posée, qui demande simplement qu'on lui explique le barème. L'instituteur répond, correctement aussi, qu'il applique la méthode enseignée en classe. Ni l'un ni l'autre n'a tort. La mère, insatisfaite, dépose une réclamation formelle auprès du rectorat, et sur le formulaire, dans la case motif, elle cite un article qui existe, mot pour mot, dans deux règlements différents — celui de l'évaluation pédagogique, et celui, sans rapport, du contentieux des marchés publics scolaires. Une coïncidence de numérotation, rien de plus.

— Tu inventes, dit Lucas.

— Je n'invente rien. J'ai vu les dates.

Il posa un doigt sur la table à chaque étape, comme s'il tapotait un tableau invisible que lui seul pouvait voir.

— Le rectorat reçoit le dossier, lit la référence, et l'oriente — correctement, selon son texte — vers le service des marchés publics. Le service des marchés publics reçoit un dossier sur un point de mathématiques d'un enfant de neuf ans, ne comprend rien, et le renvoie — correctement aussi, parce que ce n'est pas de son ressort — vers l'inspection académique. L'inspection académique le reçoit six semaines plus tard, constate qu'il concerne un litige déjà référencé sous un autre numéro chez eux, et le transmet, en bonne et due forme, à la cellule de médiation départementale. La cellule de médiation, débordée, le classe dans les dossiers en attente de pièces complémentaires, et demande à la mère un justificatif qu'elle avait déjà fourni trois mois plus tôt, à un autre service, sous un autre numéro.

— Et alors ? demanda Élie.

— Alors elle refournit le justificatif. Il repart dans le circuit. Onze mois après la première lettre, presque jour pour jour, le dossier arrive au cabinet du préfet — parce qu'à ce stade, un dossier resté ouvert aussi longtemps déclenche automatiquement une remontée hiérarchique, ce qui est, soit dit en passant, une excellente règle, pensée pour éviter exactement ce genre de situation.

— Et le préfet ?

— Le préfet ne sait rien de tout ça, évidemment. Il a un dossier avec un numéro, un historique de onze mois, six services différents, et aucune information sur ce qu'il contient réellement. Son cabinet rédige une réponse. Sur papier à en-tête, très sérieuse, qui accuse réception, regrette les délais, et assure que le dossier sera traité avec toute l'attention qu'il mérite.

— Traité comment ?

— Il ne le sera pas. Il n'y avait plus rien à traiter. Personne, à aucune étape, dans aucun des six services, n'a jamais rouvert la copie de l'enfant. Le point n'a jamais été retranché ni rendu. L'enfant, entre-temps, était passé en CM2.

Il y eut un silence, long, presque cérémonieux, et Samuel le laissa durer, parce qu'il savait, avec la certitude tranquille d'un homme qui connaît son instrument, que c'était la meilleure part.

— Et le pire, dit-il enfin, ce n'est pas qu'un service a mal fait son travail. C'est que chacun a fait exactement le sien. Il n'y a pas une seule décision, dans toute cette chaîne, que je referais autrement à leur place.

Il reposa son verre, avec ce même geste précis qu'il aurait eu pour reposer un instrument calibré.

— Personne n'a rien fait de mal. C'est ce qui est proprement terrifiant.


Puis Lucas, qui n'était jamais sorti du secteur, demanda si la mer, ça sentait vraiment.

— Comment ça, si ça sent ?

— Bah, ça sent ou ça sent pas.

— Tu n'as jamais vu la mer ?

— Où j'ai grandi, quand j'étais petit. Mais c'est marron.

Il y eut un silence bizarre dans le car, comme si quelque chose venait d'être touché sans qu'on l'ait cherché.

— C'est marron là où on va aussi, dit Simone Reille du fond.

— Ah.

— C'est gris, en fait. Ne vous attendez pas à du bleu. Il n'y a plus que ça d'accessible sur ce secteur : la vraie côte est à trois heures de plus, et personne n'a jamais trouvé de raison de l'ajouter au budget d'un séjour facultatif.

— C'est pas grave, dit Lucas.

Et il regarda par la vitre avec une intensité de gosse pendant les deux heures suivantes, le front presque contre le verre, comme s'il craignait de manquer le moment précis où le paysage changerait de nature.


C'était une ancienne colonie syndicale des années soixante, reprise et repeinte à la va-vite, la peinture neuve s'écaillant déjà par endroits sur le crépi ancien.

Douze bungalows de béton blanc disposés en fer à cheval autour d'un terrain de pétanque ; un réfectoire aux tables scellées ; une buanderie ; et derrière une haie de tamaris qui n'avait pas dû être taillée depuis longtemps, cent mètres de sable gris et l'estuaire — la mer elle-même restant, comme pour tout le reste du secteur, une affaire de route qu'on n'avait jamais reconstruite.

Tout y avait été bâti pour des enfants d'ouvriers dont il ne subsistait plus un descendant : les crochets à serviettes étaient à un mètre vingt, les lavabos à quatre-vingts centimètres, et sur le mur du réfectoire subsistait, sous trois couches de peinture, la trace en creux d'un panneau qu'on avait déposé et dont on devinait encore la forme, comme une cicatrice qui n'aurait jamais tout à fait disparu. Un siècle plus tôt, des gens avaient obtenu de haute lutte que d'autres gens partent une semaine au bord de l'eau. Ils avaient gagné, ils étaient morts, l'endroit était toujours là, et le Bureau y logeait des candidats pour les filmer.

Le bungalow d'Élie sentait la peinture récente et le moisi ancien, dans des proportions à peu près équivalentes, comme deux odeurs qui se disputaient le même territoire sans qu'aucune ne l'emporte jamais tout à fait.

Iris, elle, ne vit rien de tout ça. Elle courut du bungalow au réfectoire et du réfectoire à la haie de tamaris en tenant son doudou par une oreille, à bout de bras, comme pour lui montrer la mer avant elle-même, et elle répéta elle est où, elle est où jusqu'à ce que Lucas la soulève pour la lui montrer par-dessus la haie, et alors elle se tut d'un coup, ce qui ne lui ressemblait pas.

Il y avait un panneau à l'entrée. Ressources comptées. Douche : 4 min. Eau chaude : 6 h – 9 h. Merci de votre sobriété. Personne ne le commenta parce qu'il y avait le même partout depuis toujours, gravé dans le paysage administratif au même titre que les platanes ou les ronds-points.

Dans le réfectoire, sous une fenêtre, il y avait une étagère basse où des décennies de colonies avaient laissé ce qu'elles ne voulaient pas remporter : des jeux de société incomplets, des magazines gondolés par l'humidité, et une pile de manuels scolaires dont personne n'avait jamais organisé le retour. Élie en prit un au hasard, en attendant que Vincent finisse de négocier les bungalows avec le gardien, et l'ouvrit à une page cornée depuis longtemps par quelqu'un d'autre. Sur la page de garde, au crayon, une écriture d'adolescent avait écrit un nom et une classe — G. Sandoval, 3e4 — que rien, ni personne, ne relierait jamais à rien.


Manuel d'histoire-géographie-EMC, cycle 4, classe de troisième. Édition 2071, chapitre 9 : « Ferney, ou la naissance du dispositif ». Pages 114 à 117. Extraits.

Ce qui s'est passé le 14 juillet 2032

Le 14 juillet 2032, un feu de forêt franchit en quarante minutes une distance que les services de secours annonçaient à trois heures. Cent quarante-huit enfants, en sortie scolaire dans la vallée de l'Aiguat, encadrés par dix adultes sous la responsabilité de la conseillère principale d'éducation, Manon Lassalle, vingt-neuf ans, furent dirigés vers quatre cars stationnés sur l'aire de retournement de Ferney.

Deux des quatre chauffeurs quittèrent l'aire avant la fin du chargement, cars vides, sans en avertir personne. Ils furent jugés et condamnés dans l'année, pour mise en danger de la vie d'autrui et abandon de poste.

Il ne restait plus que deux véhicules, d'une capacité officielle de quarante places chacune. Le calcul fut fait en onze minutes. Manon Lassalle fit monter les plus jeunes en priorité, jusqu'à cent enfants et quatre adultes répartis sur les deux cars, très au-delà de leur capacité prévue. Elle monta elle-même en dernier, une fois le tri terminé.

Les cinquante-trois personnes restantes — quarante-huit enfants et cinq adultes — furent envoyées à pied vers une église en pierre, à deux kilomètres huit, la seule destination tenable dans le temps disponible.

Trente-huit d'entre elles y parvinrent. Les quinze autres n'y parvinrent jamais.

Ce que l'enquête a établi

Les deux chauffeurs furent jugés et condamnés dans l'année pour mise en danger de la vie d'autrui et abandon de poste. La recherche de la personne à l'origine du feu dura quatre ans et n'aboutit jamais. Pour le reste — la répartition, le choix fait par Manon Lassalle, l'absence de tout protocole prévu pour une telle simultanéité —, la conclusion la plus citée depuis, dans le rapport final, tient en une phrase : « Ce qui a échoué n'était pas une personne. C'était tout ce qui aurait dû exister avant elle. »

Ce qui en est né

L'article 12 du texte fondateur de 2032, jusque-là limité aux situations de pénurie de ressources, fut étendu par la loi du 3 mars 2043 aux situations dites de choix contraint irréversible.


Le nom ne lui disait rien de particulier. Il le reposa sur la pile sans y penser davantage, pressé de rejoindre les autres près de la haie de tamaris, et il ne devait s'en souvenir que quatre jours plus tard, sur un muret, quand quelqu'un d'autre le lui raconterait autrement.

L'eau était froide. Ce fut la première chose que tout le monde dit.

Lucas resta debout au bord pendant un long moment, les mains sur les hanches, sans rien dire du tout, le regard fixé sur cette étendue grise qui n'avait rien de ce qu'il avait imaginé. Puis il se retourna vers les autres et il dit :

— Bon. C'est mieux qu'à Ombrières.

Et il entra dedans tout habillé.


L'après-midi eut la texture de celles qu'on ne raconte pas, et pourtant.

Il y eut la pétanque, jouée dans l'étroite bande de terre battue qui longeait le mur du réfectoire, faute de terrain praticable ailleurs, avec des règles inventées séance tenante et contestées dans la minute qui suivait. Vincent tricha ouvertement et l'annonça à chaque coup, ce qui rendait la triche impossible à sanctionner et absolument insupportable.

Samuel gagna trois parties de suite sans dire un mot, avec cette régularité tranquille qui finit par agacer plus qu'un excès de fierté ne l'aurait fait.

— Mais comment tu fais ? dit Lucas.

— Je vise.

— On vise tous.

— Non.

Il ramassa les boules et les remit en place, une à une, avec un soin presque déplacé pour un jeu de vacances.

— Vous regardez le cochonnet et vous lancez vers lui. Ça ne marche pas. Il faut choisir l'endroit où la boule doit toucher le sol, qui n'est pas le cochonnet, et ne regarder que celui-là. Le reste, c'est de la physique et elle est très fiable.

— Et tu sais faire ça parce que tu es métrologue.

— Je sais faire ça parce que mon père était mauvais et que ça le rendait fou.

Ce fut la première fois qu'Élie entendit Samuel dire quelque chose sur lui-même, et la phrase resta suspendue un instant, comme si elle en appelait d'autres qui ne viendraient pas.


Iris réclama de lancer une boule, et on la laissa faire.

Elle la lança des deux mains, sans viser rien du tout, et la boule roula dans la mauvaise direction et s'arrêta contre le pied du mur, à l'opposé complet du cochonnet. Elle applaudit elle-même, avec une fierté totalement indifférente au résultat.

— Voilà, dit Vincent. Elle a compris le jeu mieux que nous tous.

— Elle sait déjà lire ? demanda Samuel.

— Non, dit Lucas. Elle a quatre ans.

— Ah.

Il parut sincèrement surpris, comme si quelque chose ne collait pas avec un calcul qu'il avait fait sans y penser, une équation intérieure qui refusait soudain de se résoudre.

— Ce n'est pas encore l'âge ?

— Pas avant six ans, en général.

— D'accord.

Il avait l'air de vouloir vérifier ça quelque part, plus tard, pour être tout à fait sûr, comme on note un chiffre suspect pour le recontrôler à tête reposée.


L'expédition à la supérette eut lieu quand l'ombre eut enfin atteint le mur du réfectoire. Trois kilomètres à pied par la route du village, entre des champs qui sentaient la terre chauffée toute la journée. Ils partirent à cinq, et il n'en resta que deux au bout de cinq cents mètres, parce que les autres firent demi-tour pour aller se baigner.

Élie et Samuel marchèrent côte à côte, dans ce silence de deux hommes qui ne se connaissent pas encore assez pour meubler.

Ils parlèrent d'abord de rien. Puis Élie demanda ce que c'était, exactement, étalonner.

— Tu veux la vraie réponse ou la réponse de dîner ?

— La vraie.

Samuel réfléchit un moment, comme s'il soupesait la question au même titre qu'un de ses instruments.

— Je vais te raconter le seul truc intéressant que j'aie fait en dix-neuf ans. Il y a six ans, on me demande de reprendre le parc d'un hôpital de secteur. Routine. Balances, thermomètres, débitmètres, une centaine d'appareils. J'arrive au service pédiatrie et je trouve une balance de nourrissons décalée de quatre cents grammes.

— C'est beaucoup ?

— Sur un bébé de trois kilos, oui. Et surtout, en pédiatrie, on dose au poids. Tout. Les antibiotiques, les anesthésiques, tout.

— Depuis combien de temps ?

— Le dernier certificat de vérification datait de deux ans et deux mois.

Ils marchèrent quelques pas, le gravier crissant sous leurs pas dans le silence qui suivit.

— Je n'ai jamais su ce que ça avait donné. Je ne pouvais pas savoir. On ne remonte pas ces choses-là, il n'y a pas de mécanisme pour ça. J'ai signé mon rapport, j'ai recalibré la balance, et je suis rentré chez moi.

— Et tu y penses.

— Non. J'y ai pensé pendant un an, ce qui n'est pas la même chose.

Il rajusta le sac vide sur son épaule, d'un geste sec.

— Mais j'ai compris quelque chose ce jour-là, et c'est resté. Un instrument faux ne se trahit jamais. Il n'a pas de symptôme. Il donne un chiffre net, propre, lisible, avec la même assurance qu'un instrument juste, et tout le monde le croit, y compris des gens très intelligents, pendant deux ans et deux mois. La seule façon de savoir, c'est de le comparer à autre chose. Et si tu n'as rien à quoi le comparer, tu es foutu.

Élie mit un moment avant de répondre, laissant la phrase faire son chemin.

— Tu parles de la balance.

— Je parle de la balance, dit Samuel.


Ils achetèrent des chips, quatre bouteilles, un ballon crevé, un jeu de cartes et un UNO.

Le UNO était l'idée de Samuel, qui le prit dans le présentoir sans hésiter, comme on prend le pain — un geste d'habitude plus que de choix.

— Ça existe encore, ce truc ?

— Ça a toujours existé.

C'était vrai. La boîte avait la même forme et les mêmes couleurs que celles avec lesquelles avaient joué des gens dont personne ne savait plus rien, dans un monde qui avait entièrement brûlé depuis, et le nom n'avait pas bougé d'une lettre. C'était l'un des très rares objets à avoir traversé sans se déformer. Personne n'y pensait jamais.

Il manquait deux cartes dans la boîte. Ils ne s'en apercevraient pas — personne n'a jamais su combien il y en a.

Sur le chemin du retour, la lumière déjà basse et dorée sur les champs, Élie posa la question qu'il ne voulait pas poser.

— Tu es à combien ?

— Cent soixante-deux.

— Le seuil est à cent soixante-deux.

— Il faut être au-dessus. Je suis dedans.

Il le dit exactement du ton dont il avait donné l'écart de la balance, sans que rien dans sa voix ne trahisse ce que la phrase aurait dû peser.

— Moi je suis à cent cinquante-cinq, dit Élie.

— Je sais.

— Comment ça, tu sais ?

— Tu as lu ta feuille trois fois. Personne ne lit trois fois une bonne nouvelle.

Ils firent quelques mètres en silence, le sac de courses cognant contre la jambe d'Élie à chaque pas.

— Ça ne m'inquiète pas beaucoup pour moi, dit Samuel. Ça m'inquiète pour la suite.

— C'est-à-dire ?

— C'est-à-dire qu'il y a trois issues pour Clara et moi, et qu'il n'y en a que deux de supportables. On passe tous les deux : parfait. On rate tous les deux : ce n'est pas rien, mais on est ensemble, ça a une forme.

Il s'arrêta pour changer le sac d'épaule, le temps d'un souffle.

— Et il y a la troisième.

— Elle est à cent soixante-trois, dit Élie.

— Oui.

Il reprit sa marche, d'un pas égal, comme si la conversation elle-même devait rester au même rythme que ses jambes.

— Si l'un de nous deux passe, il faut que ce soit elle. Ce n'est pas une phrase, monsieur Adeyemi, c'est une conclusion. J'ai regardé la question de tous les côtés. Elle a quarante ans devant elle et moi je ne sais pas quoi faire d'une journée sans elle. Le calcul est facile.

Il dit ça très calmement, en regardant la route droit devant lui, et il n'en reparla jamais.


Clara ne se baigna pas et ne joua pas à la pétanque.

Élie la trouva vers la fin de l'après-midi assise sur les marches de la buanderie, seule, dans cette lumière déclinante qui rendait tout un peu plus doux qu'en plein jour, avec un carnet à spirale ouvert sur les genoux et un stylo qu'elle ne bougeait pas.

— Je dérange ?

— Non. Je ne fais rien.

Elle referma le carnet sur son doigt, gardant la page.

— Tu écris ?

— Non. Enfin, oui. C'est ridicule.

Elle rouvrit le carnet, le regarda un instant comme si elle le voyait pour la première fois, et le lui tendit, ce qu'il n'avait pas demandé.

Il y avait des listes. Des colonnes de villes, avec des chiffres à côté, des flèches, des mots barrés d'un trait rageur. Ombrières → Sorge, 4 h 20. Sorge → littoral nord. Des noms qu'il ne connaissait pas. Une addition en bas de page, refaite trois fois, chaque fois d'une écriture un peu plus appuyée que la précédente.

— C'est quoi ?

— Un voyage.

— Où ça ?

— Nulle part. C'est ça qui est ridicule.


Elle reprit le carnet, le tenant à deux mains comme un objet plus lourd que son poids réel.

— J'ai commencé ça il y a treize ans. Un mois après mes trente ans, un dimanche, parce que je m'étais rendu compte que je n'étais jamais allée nulle part. Jamais. J'ai fait vingt-deux ans dans le même service, à quarante minutes de l'appartement où je suis née.

— Et Samuel ?

— Samuel non plus. Ce n'est pas un reproche : on ne s'est jamais dit non, on ne s'est jamais empêchés. Simplement on n'y est jamais allés.

Elle tourna quelques pages, d'un geste rapide, comme on feuillette quelque chose qu'on connaît par cœur et qu'on n'a plus besoin de lire vraiment.

— Alors je prépare. Les trajets, les correspondances, ce que ça coûte, où on dort. J'ai fait douze itinéraires en treize ans. Je les refais tous les deux ou trois ans parce que les lignes changent.

— Tu n'en as fait aucun.

— Aucun.

Elle dit ça sans amertume apparente, ce qui était pire que si elle en avait eu.

— On dit toujours qu'on partira quand. Quand le service ira mieux, quand on aura fini les travaux, quand la lettre sera passée. Et il y a toujours une lettre qui n'est pas passée, Élie, c'est ça le problème : à nous deux on en a encore huit devant nous.


Il regarda le carnet qu'elle avait reposé sur ses genoux, cette petite masse de papier qui contenait douze vies jamais vécues.

— Tu veux aller où ?

— Le littoral nord. Il y a une bande de trois cents kilomètres où on a laissé revenir la forêt, en 2044 — faute de bras pour la couper, pas parce qu'on l'a décidé, juste parce que plus personne n'y allait déjà avant, et que reconstruire une route jusque-là n'a jamais valu le coût face à tout le reste. On peut y marcher huit jours sans croiser une route. Il paraît qu'il y fait vingt-cinq degrés en août.

— Vingt-cinq degrés.

— Vingt-cinq.

Elle eut un rire court, presque étonné de lui-même.

— Voilà. C'est tout ce que je veux. Vingt-cinq degrés, ça doit ressembler à avoir froid, j'imagine. Je ne me souviens même plus de ce que ça fait.

Elle rangea le carnet dans la poche de son gilet, d'un geste qui referma la conversation en même temps que la poche.

— Ne le dis pas à Samuel. Il ferait le trajet.


Le dîner fut tôt, dans le réfectoire, sur deux tables poussées bout à bout, avec du poisson et des pommes de terre.

— Il la raconte tous les ans, dit Clara. Tous les ans. Depuis vingt-deux ans.

— Et tu ris tous les ans, dit Samuel.

— Je ris parce que tu ris. Tu commences à rire à préfecture et tu n'arrives jamais à finir.

C'était vrai. Il n'arriva pas à finir.

Personne ne parla de la session. Ce ne fut pas décidé, ce ne fut pas dit. Le sujet ne vint pas, comme un plat qu'on ne sert pas.


Ils sortirent après le dîner, parce qu'il faisait doux pour la première fois depuis trois semaines — cette douceur presque suspecte qu'on accueille sans y croire tout à fait, en attendant qu'elle se reprenne.

Ils s'assirent sur le muret côté mer, tous les sept, sans se distribuer les places, et Iris avec eux, huitième, déjà à moitié endormie contre Lucas. Il n'y avait rien à voir. Une balise verte au loin, clignotant sans hâte, la masse noire de l'eau, le bruit régulier et pas très fort d'un estuaire à marée basse, qui montait et redescendait comme une respiration.

Vincent commença un truc du genre si vous pouviez recommencer, et ça se dégonfla en trois répliques.

— Ça ne marche pas, ce jeu, dit Clara.

— Pourquoi ?

— Parce que personne n'a envie de recommencer. Il faudrait recommencer où ?

Personne ne trouva d'endroit.

Alors ils ne dirent plus rien, et ils restèrent longtemps comme ça, à sept, sur un muret, face à une eau qu'on devinait plus qu'on ne la voyait, et pas une fois quelqu'un n'éprouva le besoin de remplir le silence.

Au bout d'un long moment, Jonas dit, sans que ce soit adressé à personne :

— Je n'avais pas prévu ça.

Personne ne demanda quoi. Lucas dit ouais, comme si la réponse allait de soi et n'avait besoin d'aucun développement.

Puis il se leva, avec Iris entièrement endormie contre son épaule, sa tête roulant doucement contre son cou à chaque pas, et partit la coucher sans dire au revoir à personne, parce que ça ne se disait pas dans ces cas-là.


Élie monta se coucher tard.

Il avait du sel sur les bras et il ne se doucha pas, parce qu'il aurait fallu attendre le matin pour l'eau chaude et qu'il n'en avait pas envie.

Allongé dans le noir, il fit ce qu'il faisait tous les soirs depuis trois semaines : il repassa la journée en cherchant ce qui avait pu être vu, compté, relevé.

Il n'y arriva pas. Il essaya honnêtement et il n'y arriva pas, parce qu'il n'avait rien fait de la journée que jouer à la pétanque contre un mur et marcher six kilomètres pour acheter des chips.

Et il se rendit compte, en même temps, qu'il n'avait pas pensé une seule fois à ses cent cinquante-cinq points depuis le déjeuner. Il vérifia. C'était vrai.

Ça l'agaça un peu, parce que ça voulait dire qu'il s'était laissé faire.

Puis il entendit, dehors, Vincent et Lucas discuter d'un point de règle du jeu de cartes avec un sérieux considérable, et Clara leur dire de se taire, et Vincent répondre quelque chose qu'il n'entendit pas, et Clara rire.

Il s'endormit là-dessus.