LE BARÈME
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PARTIE II — LES ÉPREUVES · chapitre 20 / 42

Le séjour — jour 5

20. Le séjour — jour 5

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Avant d'aller sur la plage, il y avait eu la table.

Lucas avait parlé de son classeur. Il en parlait souvent et toujours de la même manière, en s'en moquant lui-même, ce qui était sa façon de rendre la chose supportable : les neuf cents, le vendeur, la file de rationnement retirée depuis un an. C'était devenu une plaisanterie de la maison et tout le monde y participait.

Ce soir-là, il ajouta qu'il l'avait quand même gardé.

— Je le relis. Le soir, quand Iris dort. Je sais bien que c'est mort, mais je le relis.

Et Simone Reille reposa sa fourchette.

— Arrêtez ça.

— Comment ?

— Arrêtez. Immédiatement. Vous êtes en train de nous raconter que vous relisez le soir, en cachette, dans la cuisine, pendant que votre fille dort, un classeur photocopié dont on vous a expliqué devant témoins qu'il ne vaut rien.

— C'est pas en cachette, dit Lucas.

— C'est pire.

Elle avait haussé la voix, ce que personne ne lui avait jamais entendu faire, et le changement lui-même suffit à faire taire la table entière.

— Vous savez ce que vous êtes en train de faire ? Vous priez. Voilà ce que vous faites. Vous avez acheté une relique à un escroc et vous la relisez le soir en espérant qu'elle vous protège, et vous venez nous le raconter en riant pour qu'on vous dise que ce n'est pas grave. Eh bien c'est grave. C'est même la seule chose grave que vous ayez faite depuis trois semaines. Ils n'ont pas besoin de vous surveiller, monsieur Belhaj : vous vous êtes acheté votre propre surveillant à neuf cents et vous l'ouvrez tous les soirs.

Le silence fut long, de ceux qui semblent occuper physiquement la pièce.

— Madame Reille, dit Clara. Ça suffit.

— Non, ça ne suffit pas.

— Si.

— Vous n'avez pas idée de ce que j'ai vu passer en neuf ans. Des gens qui payaient. Qui payaient encore trois semaines avant, qui payaient la veille, qui payaient en formant leur recours. Ils ne m'écoutaient pas non plus.

Elle s'arrêta net, comme si elle venait de heurter quelque chose en elle-même.

Elle s'était entendue, et elle vit à la table ce qu'elle venait de faire, et elle ne fit rien pour le réparer.


Lucas prit son verre, le regarda comme s'il y cherchait une réponse, et le reposa sans avoir bu.

— Vous avez raison, dit-il. Je le relis.

Sa voix n'était pas assurée mais il continua, presque contre lui-même.

— Et je vais vous dire pourquoi, comme ça ce sera fait. Ma femme est morte quand Iris avait treize mois. J'ai personne. Si je passe pas, elle va chez ma sœur, qui a déjà trois gosses et un mari qui boit. Alors le soir, quand elle dort, je relis un classeur. Je sais qu'il vaut rien. Je le sais depuis trois semaines et je le relis quand même, parce que sinon je reste assis dans la cuisine à rien faire du tout, et ça, je peux pas.

Il se leva, d'un mouvement qui semblait lui coûter plus que la conversation elle-même.

— Vous, vous avez rien à perdre. C'est peut-être pour ça que vous êtes si forte.

Et il sortit du réfectoire, sans se retourner, dans la nuit qui avait déjà tout à fait pris la place du jour.


Personne ne parla pendant un moment.

Simone Reille finit son assiette. Elle la finit entièrement, méthodiquement, sans lever les yeux, et Élie comprit qu'elle s'obligeait — que chaque bouchée était une façon de ne pas avoir à regarder ce qu'elle venait de faire.

Elle ne s'excusa pas ce soir-là.

Elle ne s'excusa ni le lendemain, ni jamais — et cinq semaines plus tard, sur le formulaire de substitution qu'elle remplirait pour Élie, dans un cadre de quatre lignes intitulé motif, elle écrirait trois mots que Lucas Belhaj lui avait donnés sans le savoir, ce soir-là, sur cette plage, et qu'il ne saurait jamais avoir prononcés.

Élie la regarda beaucoup pendant la fin du repas.

Il essayait de faire tenir ensemble deux choses : la femme qui venait de dire ça, et celle qui avait traversé un décor de séisme en quarante secondes, à soixante-treize ans, pour un garçon dont personne n'avait remarqué qu'il criait.

Il n'y parvint pas, et il finit par comprendre — beaucoup plus tard, et pas ce soir-là — qu'il n'y avait rien à faire tenir : que c'était la même femme, et que le mépris de la faiblesse et le refus de l'abandon sortent parfois du même endroit.


Il la trouva sur la plage après le dîner, assise sur le muret de béton qui séparait le sable du terrain, avec sa chaise en plastique laissée derrière elle, abandonnée comme un fauteuil dont elle n'avait plus voulu.

— Je peux ?

Elle fit un geste vers le muret, qui voulait dire que le muret ne lui appartenait pas.

Il s'assit à un mètre.

Devant eux, l'estuaire descendait. C'était une eau sans beauté, épaisse, couleur de terre, qui charriait depuis deux siècles ce que les hommes avaient mis dedans et qui continuait d'aller à la mer sans commentaire ; au loin, une balise verte clignotait pour des bateaux qui ne passaient plus. Derrière eux, sous la lampe du réfectoire, les autres jouaient aux cartes, et l'on entendait à intervalles réguliers les protestations d'hommes qui contestent une règle qu'aucun d'eux n'a lue.

C'était le cinquième soir. Il restait quinze jours.

Ils restèrent un moment sans rien dire, dans ce silence qui n'appelait rien, ni gêne ni urgence de le rompre.

— Vous êtes née avant, dit Élie.

— Oui.

— Ça fait quoi ?

— Ça fait que je suis la seule ici à savoir que tout ça est très récent.

Elle dit ça sans emphase, avec cette économie de moyens qui rendait chacune de ses phrases plus lourde qu'elle n'en avait l'air.

— Vous parlez tous une langue de morts, vous savez. Vos parents ne la parlaient pas, ou mal, ou l'ont apprise à vingt ans. La rue des Fabriques, le Vieux-Môle, Verlanne — c'est nommé par des gens dont il ne reste personne. Vous portez des prénoms qu'on vous a donnés pour combler des trous. Vous vivez dans un pays entièrement refait par des gens venus d'ailleurs, avec les mots de ceux qui n'y sont plus. Et vous ne le remarquez pas, ce qui est normal, parce qu'on ne remarque jamais ce qui est en place à la naissance.

— Vous le remarquez, vous.

— Tous les jours. Ce n'est pas un mérite, c'est un défaut de fabrication.


Il ne dit rien pendant un moment, puis il posa la question qu'il n'avait jamais posée à personne, parce qu'il n'avait jamais eu personne à qui la poser.

— Comment ils ont fait accepter ça ?

— Le Barème ?

— Oui. Pas comment ils l'ont voté. Comment les gens ont accepté.

Simone Reille regarda l'eau un long moment.

— Vous croyez que quelqu'un s'est levé un matin et a proposé de supprimer la moitié de la population.

— Je ne sais pas. C'est ce qu'on nous apprend.

— Si l'on vous avait appris quelque chose, vous sauriez le redire avec vos mots. Vous ne savez que répéter une date. Ce n'est pas un savoir qu'on vous a transmis, monsieur Adeyemi : c'est une consigne qu'on vous a fait apprendre par cœur.


— Le feu part le 26 mai, dit-elle. On l'éteint le 14 septembre, avec les premières pluies. Trois mois et demi. Personne ne l'a éteint, d'ailleurs : il s'est arrêté tout seul quand il a plu.

Elle avait ce ton-là, celui du rapport.

— J'avais vingt-neuf ans, j'étais auditrice de justice. Ce dont je me souviens le mieux, ce n'est pas le feu. C'est le ciel orange pendant quatorze semaines et le fait qu'on manquait d'avions.

— D'avions ?

— De bombardiers d'eau. L'extension de la flotte avait été rejetée deux fois, en 2029 et en 2031. Le raisonnement était : on ne finance pas un risque hypothétique avec de l'argent réel. Ce n'est pas une phrase de méchant, monsieur Adeyemi. C'est une phrase de bon gestionnaire, et je peux vous dire qu'à l'époque elle m'a paru sensée.

— Et les autres pays ?

— Il existait un mécanisme d'entraide internationale pour les moyens aériens. Il existe toujours, d'ailleurs, on ne l'a jamais abrogé. Simplement, personne ne l'a activé, parce que tout le monde brûlait en même temps et qu'aucun gouvernement ne peut expliquer à ses électeurs qu'il envoie ses trois avions chez le voisin. Alors chacun s'est débrouillé avec ce qu'il avait, et personne n'avait assez.


— Et pendant ces trois mois ?

— On a trié.

Elle ne changea pas de ton.

— Tout. Qui on évacue, qui reste, qui passe en réanimation, qui attend. Il y avait douze places pour cent personnes et il fallait décider en quatre minutes, par des gens qui n'étaient pas médecins, dans des gymnases. Alors on a rédigé des grilles. En quinze jours. Elles étaient très mauvaises et elles ont sauvé des gens, parce qu'une grille mauvaise vaut mieux qu'un gymnase où personne ne décide.

Elle se tourna à demi vers lui.

— Vous savez comment on appelait ces grilles ?

Élie mit une seconde.

— Non.

— Des barèmes de priorité. C'est le nom technique. Il est resté.


— Vous connaissez Ferney, dit-elle.

Ce n'était pas une question. Tout le monde connaissait Ferney. On l'apprenait à l'école, on en avait vu la photographie mille fois, cette image devenue presque abstraite à force d'avoir été reproduite : deux cars scolaires sur une aire de retournement — l'espace bétonné, en cul-de-sac, où les cars font demi-tour faute de route plus loin — et derrière, très haut, la ligne du feu.

— Il y a eu un procès.

— Vite, pour les chauffeurs. Condamnés dans l'année, mise en danger de la vie d'autrui et abandon de poste. La recherche de celui qui avait mis le feu, elle, a duré quatre ans, et n'a jamais rien donné. On sait qu'il avait une vingtaine d'années et on sait par où il est passé, c'est tout.

Elle laissa un temps.

— Ce que l'école n'apprend pas, c'est comment Manon Lassalle a choisi. Dans ces onze minutes qu'on connaît tous, elle a pris une feuille et elle a rangé cent quarante-huit enfants dans un ordre.

— Sur quoi ?

Simone Reille eut un mouvement d'épaules.

— C'est la question qu'on lui a posée pendant quatre ans, et sa réponse est très simple. Les cinquante-trois qui ne montaient pas n'étaient pas abandonnés : une fois la décision prise, il restait vingt-neuf minutes avant que le feu ne soit vraiment sur zone, et l'église était à distance de marche dans ce temps-là. Pas une minute de plus.

— Donc elle a fait monter ceux qui ne pouvaient pas marcher.

— Ceux qui ne pouvaient pas faire deux kilomètres huit en vingt-neuf minutes, ou qui ne pouvaient pas les faire dans de la fumée. Les petits, d'abord — en dessous de neuf ans, on ne tient pas ce rythme et on s'arrête. Les asthmatiques, parce qu'un asthmatique dans un panache ne fait pas deux cents mètres. Les cas médicaux qu'on ne pouvait pas mettre en doute.

Élie ne dit rien.

— Elle a mis les grands sur la route, dit Simone Reille. C'est ça, la décision de Ferney. Personne de raisonnable ne la lui a jamais vraiment reprochée : protéger les plus petits d'abord, ça se défendait déjà ce jour-là. Elle a mis les petits dans deux cars prévus pour quatre-vingts, chargés à cent, parce qu'on ne laisse pas un enfant debout sur le bitume quand il reste un centimètre carré à l'intérieur. Il y a eu des parents, en deuil, qui n'ont jamais pu l'accepter, pendant des années. Ce n'est pas la même chose.

— Et ça a marché ?

— Ça a marché. C'est même ce qu'il y a de pire.


Elle laissa passer un temps.

— Cent sont partis dans les deux cars. Sur les cinquante-trois qui marchaient, trente-huit sont arrivés à l'église et y ont passé la nuit.

— Et les quinze autres ?

— C'est là qu'il faut être précis, monsieur Adeyemi, parce que c'est le seul détail qui compte et qu'on ne le raconte jamais.

Elle laissa son regard filer vers l'estuaire.

— Quatre d'entre eux n'ont jamais rejoint le groupe : un camarade qui traînait, un frère resté au portail, une fille tombée dans le fossé du chemin. Les onze autres n'ont pas été rattrapés par le feu, ils n'ont pas eu de malaise, ils n'étaient pas les plus faibles. Ils ont fait demi-tour.

— Pourquoi ?

— Parce qu'ils s'étaient aperçus qu'il manquait ces quatre-là. Ils sont revenus les chercher.

Élie mit longtemps à répondre.

— Donc ceux qui sont morts…

— Sont les quinze. Les quatre qui n'ont jamais rejoint le groupe, et les onze qui sont retournés en arrière pour eux. Oui.

Elle rajusta son gilet.

— Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que c'était pire que si ça n'avait pas marché.

— Et elle ?

— Elle est montée dans le second car, en dernier, une fois le tri terminé. Elle s'est tuée en 2036.


— Vous croyez qu'elle savait ? demanda Élie. Pour les onze.

Simone Reille ne répondit pas.

Il attendit, et il vit qu'elle ne répondrait pas, et il n'insista pas — puis, au bout d'un moment qui fut long :

— Je ne veux pas y penser ce soir.

Elle le dit sans dureté. C'était la première fois depuis le début de la session qu'elle refusait de répondre à quelque chose, et Élie s'aperçut qu'il ne l'avait jamais vue faire ça.

— Comment vous savez tout ça, dit-il alors. Les onze noms. Personne ne raconte Ferney comme vous venez de le raconter.

Sa réponse, cette fois, se fit attendre.

— J'étais en stage au tribunal qui a instruit le dossier des deux chauffeurs. Auditrice de justice, la même année. Je ne décidais rien — je portais les dossiers, je prenais des notes en audience. Mais j'ai tout lu, ou presque.

— Vous étiez...

— Juge d'instruction, treize ans en tout, avant la chambre des recours — neuf ans de plus. J'ai eu accès au dossier complet — pas ce qu'on a publié, pas ce qu'on enseigne. Les onze noms, je les ai lus avant qu'ils ne deviennent un chiffre dans un manuel. Ça fait quarante-quatre ans que je les connais tous.

Elle but une gorgée de son thermos.

— Vous avez quel âge ?

— Trente-quatre.

— Et vous faites quoi, dans la vie ? Je ne l'ai jamais su. Vous l'avez dit le premier jour et je n'écoutais pas.

— Magasinier. Plateforme logistique, fournitures médicales. Je compte des cartons de compresses et de poches de perfusion, et je vérifie que ce qui part correspond à ce qui est écrit sur le bon.

— Toute la journée.

— Toute la journée.

— Ça ne vous ennuie pas ?

— Non. C'est plutôt calme. Il y a une odeur de carton qu'on finit par aimer, je crois.

Elle posa deux questions dessus, précises, comme si ça l'intéressait, et il comprit au bout d'un moment que ça l'intéressait — les volumes, les ruptures de stock, la façon dont un entrepôt sait, avant l'hôpital lui-même, qu'un service va manquer de quelque chose.

Ils parlèrent de son travail pendant un quart d'heure.

Puis elle revint d'elle-même au reste, et sa voix avait repris son ton de rapport.


Élie ne dit rien pendant un long moment.

— C'est la première fois, dit-il enfin. Ferney. C'est de là que ça vient.

— C'est la première fois qui ait été documentée, filmée, et dont il reste une feuille. Il y en a eu des centaines cet été-là, dans des gymnases, dans des hôpitaux, dont personne ne saura jamais rien.

Elle rajusta son gilet sur ses épaules.

— Et voilà ce que vous devez comprendre, monsieur Adeyemi. Le Bureau ne s'est jamais réclamé de Ferney. Jamais. Pas une brochure, pas un discours, pas une plaque. Ils n'en ont pas besoin.

— Pourquoi ?

— Parce que chaque fois que quelqu'un attaque le dispositif quelque part, dans une salle, à la radio, dans une chambre des recours — il y a toujours quelqu'un d'autre pour prononcer le mot. Et le débat s'arrête.

Elle regarda l'eau.

— J'ai vu ça quatre fois. Quatre fois exactement. Ça ne rate pas.


Il se leva pour aller chercher un pull dans le bungalow, parce que le vent avait tourné et venait maintenant de l'eau, un vent plus frais qui portait déjà l'odeur de la vase découverte.

Quand il revint, la partie de cartes s'était arrêtée derrière eux ; la lampe du réfectoire était éteinte et il ne restait qu'une lumière au-dessus de la porte de la buanderie. Simone Reille n'avait pas bougé du muret, silhouette immobile contre le gris un peu plus clair de l'eau. Très loin, sur la gauche, quelqu'un marchait au bord de l'eau avec une lampe, et ils le regardèrent tous les deux jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière la pointe.

Il se rassit à un mètre.


— Mais alors je ne comprends pas, dit-il.

— Quoi donc ?

— Le rapport. Entre Ferney et… ça. Entre une femme qui range des enfants dans un ordre avec le feu à deux kilomètres, et une administration qui me note sur la manière dont je descends d'un bus.

Simone Reille se tourna vers lui pour la première fois depuis un moment.

— Vous venez de poser la seule question intéressante de la soirée, et personne ne vous a jamais donné la réponse parce qu'elle est écrite en toutes lettres et que personne ne lit les textes fondateurs.

Elle se redressa un peu sur le muret.

— Un rapport suppose deux choses distinctes qu'on relie. Il n'y a ici qu'une seule chose, répétée sous deux noms différents. Ce que vous appelez un rapport, c'est une tautologie que personne n'a le courage de nommer ainsi.


— Reprenez à l'automne 2032, dit-elle. Vous êtes dans une commission. Vous avez deux cent mille morts, une photographie de deux cars, et une femme qui vient témoigner et qui explique ce qu'elle a fait en onze minutes avec une feuille de papier.

— Lassalle.

— Elle est venue. Elle a témoigné trois fois. On peut lire ses auditions, elles sont publiques, et je vous le déconseille.

Elle passa la main sur le béton du muret avant de répondre.

— Et tout le monde dans cette salle est d'accord sur un point : que cela ne se reproduise plus jamais. Sur ce point, tout le monde, absolument tout le monde. Maintenant, comment ?

— En donnant des moyens.

— C'est la première voie et elle a été écartée en quatre séances, pour une raison que vous connaissez : on venait de démontrer, deux fois, en 2029 et en 2031, qu'on ne financerait pas les moyens. Ce n'était pas une hypothèse, c'était un antécédent.

— Et la deuxième voie ?

— Arrêter d'improviser.


Elle marqua un temps.

— C'est tout. C'est ça, le raisonnement, et il tient en une phrase. S'il faut trier un jour, alors il ne faut pas trier ce jour-là. Il faut savoir avant.

— Savoir avant qui monte dans le car.

— Savoir avant qui monte dans le car.

Élie ne dit rien pendant un moment.

— La liste, dit-il enfin.

— Pardon ?

— À l'hôpital. Il y avait une feuille scotchée sur une porte, avec dix-sept noms et dix-sept scores, triés du plus haut au plus bas.

— Évidemment qu'il y avait une feuille, dit Simone Reille. Article 3 du texte fondateur. Où croyez-vous que va votre score une fois que la décision est rendue ? Il ne va nulle part, monsieur Adeyemi. Il reste jusqu'à la lettre suivante, et il sert exactement quarante-quatre ans plus tard à ce pour quoi il a été inventé un jour de juin 2032.

— Et à la cinquième ?

— À la cinquième, il ne bouge plus.

Elle eut un mouvement d'épaules.

— C'est ce qu'on ne vous dit pas, sur la sortie du tirage. Tout le monde croit que c'est la fin de quelque chose. C'est aussi le début d'autre chose : vous n'êtes plus jamais évalué, donc vous n'êtes plus jamais réévalué, donc votre rang est celui-là et il ne sera plus jamais contesté par personne. Il y a des gens qui passent trente ans en tête des couloirs pour ce qu'ils ont fait à cinquante-deux ans un mardi matin.

Elle eut un geste vers l'eau.

— C'est même la seule partie de ce dispositif qui fonctionne comme prévu.

— Il faut que ce soit établi à froid, dit Simone Reille. Par des professionnels, sur des critères écrits, examinés, révisables, contestables. Il faut que ce soit un dossier et pas une feuille. Un service et pas une femme de vingt-neuf ans avec vingt minutes devant elle. Quarante jours, pas une feuille improvisée en courant.

Elle eut un mouvement de la main, très sec.

— Voilà. Vous avez le Bureau. Il n'y a rien d'autre dedans.


Élie mit longtemps à assembler ce qu'il venait d'entendre.

— Alors ce qu'ils mesurent…

— Regardez ce qu'ils mesurent. Vous l'avez sous les yeux depuis six semaines et vous vous demandez tous à quoi ça rime. Est-ce que vous cédez le passage. Est-ce que vous cédez votre place. Est-ce que vous cédez votre part. Est-ce que vous restez avec quelqu'un qui va mourir alors que vous avez cinquante-huit lignes à remplir.

Elle le regarda.

— Ce ne sont pas des questions morales, monsieur Adeyemi. Ce sont des questions de car.

— De car.

— Toutes leurs séquences sont des Ferney en miniature. Un bus, une file, un couloir d'hôpital, un gâteau de quatre parts. Ils ne cherchent pas à savoir si vous êtes quelqu'un de bien. Ils cherchent à savoir qui ils voudraient dans le car le jour où il n'y aura pas assez de places.


Ils restèrent un moment sans parler.

— C'est presque défendable, dit Élie.

— C'est entièrement défendable. C'est même ce qui rend la chose insupportable, et si vous cherchez un adversaire de mauvaise foi vous n'en trouverez pas, j'ai cherché pendant vingt-deux ans.

Elle ramena son gilet sur ses épaules.

— Ils ont construit tout ça pour qu'aucune femme de vingt-neuf ans n'ait plus jamais à écrire cent quarante noms sur une feuille.

Elle laissa passer trois secondes.

— Et pour y arriver, ils écrivent des noms sur des feuilles depuis quarante-quatre ans.


— Et après ? dit Élie. Pourquoi ils ne les ont pas retirées ?

— Ah. Voilà la vraie question, et personne ne vous la posera jamais dans un manuel.

Elle croisa les mains sur ses genoux.

— À l'automne 2032, ceux qui avaient voté contre les avions étaient toujours là. Ils sont restés, d'ailleurs, la plupart ont été réélus. Et ils avaient un problème : il y avait deux cent mille morts et une cause parfaitement identifiable, qui était une ligne budgétaire rejetée deux fois et un mécanisme de coopération que personne n'avait osé activer.

— Ils ne pouvaient pas le dire.

— Ils ne pouvaient pas survivre en le disant. Il leur fallait une autre cause. Une cause qui ne soit imputable à aucune décision, à aucun gouvernement, à aucun vote.

— Et ils l'ont trouvée.

— Ils l'ont trouvée, dit Simone Reille. Et voilà ce qu'il faut comprendre, monsieur Adeyemi, si vous ne devez retenir qu'une chose de cette soirée : elle était vraie.


Un long silence suivit, troublé seulement par le bruit de l'eau contre la vase.

— Il y avait trop d'êtres humains pour ce que cette planète pouvait encore absorber. C'était exact en 2032, ça l'était depuis trente ans, et tous les rapports le disaient. Ce n'était la faute de personne en particulier, ce qui est très commode, et ça désignait un responsable incapable de voter contre : l'espèce.

— Donc ils ont menti avec quelque chose de vrai.

— C'est la seule manière de mentir longtemps.

Elle eut ce mouvement d'épaules qui lui tenait lieu de conclusion.

— On a gardé les grilles. On leur a donné un bureau, un objectif d'émissions, une loi, un directeur, un budget. On a mis dessus des gens compétents et honnêtes, parce qu'il y en a. Et quarante-quatre ans plus tard, il n'y a pas un argument à leur opposer : les émissions ont baissé, il n'y a pas eu de troisième feu, et vous êtes assis sur un muret avec du sable dans les chaussures.


— Et la moitié ? dit Élie.

— Quelle moitié ?

— La moitié de la population. C'est ce qu'on nous dit. Que le dispositif retire une personne sur deux.

— Personne n'a jamais voté ça.

Elle le dit sèchement.

— Personne, jamais, nulle part. Il n'existe aucun texte fixant un objectif de réduction de moitié, et si vous en trouvez un, apportez-le-moi. Ce qui existe, ce sont des seuils. Un seuil par exercice, révisé quatorze fois en quarante-quatre ans, arbitré chaque fois par des gens qui regardaient des courbes à trois ans.

Elle regarda la balise verte, très loin.

— Personne n'a décidé la moitié, monsieur Adeyemi. On l'a constatée, et on a trouvé que ça tombait bien.


Elle mit du temps à reprendre, les yeux sur la balise qui clignotait au loin.

— Ils l'ont quand même baissé, remarquez. En 2059, avec le reste. On est passé d'un sur huit à un sur seize.

— Sauf cette année.

— Sauf les années calmes. Cette année, oui.

Elle reprit son thermos et ne le déboucha pas.

— Et vous savez ce qui m'a occupée le plus longtemps, dans toute cette affaire ? Pas les cinquante pour cent. L'annexe onze bis.

— Qu'est-ce que c'est ?

— L'opinion divergente de deux membres du comité de 2058. Elle n'a jamais été publiée. Je l'ai lue en 2064, dans un dossier de recours où elle avait été versée par erreur, et on me l'a reprise trois jours après.

— Et elle disait quoi ?

Simone Reille mit un temps.

— Ils n'y protestaient pas. C'est ce qui m'a frappée. Ils ne parlaient ni de morale, ni de dignité, ni de rien de ce genre. Ils avaient calculé.

— Calculé quoi ?

— Le dispositif a besoin d'une sanction pour que les gens se comportent sincèrement. Sans conséquence, personne ne joue le jeu et le classement ne vaut rien. Ils ont donc cherché le taux minimal permettant d'obtenir un classement fiable.

— Et ils l'ont trouvé.

— Deux pour cent par évaluation. Le dispositif tournait à douze et demi.

Élie fit le calcul et n'y arriva pas tout de suite.

— Six fois trop.

— Six fois trop. Selon les critères du Bureau lui-même, avec ses chiffres, dans un document du Bureau. Leur recommandation tenait en une ligne : diviser par six.

Elle resta silencieuse un instant, puis reprit d'une voix plus basse.

— On a divisé par deux.

Élie n'avait rien à répondre à ça.

Douze virgule cinq. Il l'avait déjà entendu, ce chiffre — pas sous cette forme, sous une autre, dans une salle avec sept chaises en arc de cercle, un matin d'août. Un sur huit. Personne dans cette salle n'avait fait le rapprochement. Lui non plus, jusqu'à cette seconde précise, sur un muret, au bord d'une eau grise.


Il lui demanda alors ce qu'elle faisait, en chambre des recours.

— Je rejetais.

— C'est-à-dire ?

— C'est-à-dire que c'était ça, le travail. Un candidat déclaré non conforme dispose de neuf jours pour former un recours. Le recours n'est pas un réexamen du fond : il porte sur la régularité de la procédure. Est-ce que la séquence a été conduite selon le protocole. Est-ce que la cotation a été portée par un agent habilité. Est-ce que les délais ont été respectés.

— Et vous cassiez, quand ce n'était pas régulier.

— Oui. Ça arrivait. Trois ou quatre pour cent.

— Et les autres ?

— Rejet. Le dossier repart, et le calendrier reprend.

Son regard ne quittait pas l'estuaire.

— Vous voulez le chiffre. Tout le monde veut le chiffre.

— Non.

— Si.

Elle attendit un peu.

— Neuf ans. Un peu plus de treize mille dossiers examinés par la chambre, dont j'ai rapporté personnellement quatre mille six cents. Sur ces quatre mille six cents, j'ai proposé cent soixante-douze cassations.

Élie laissa retomber le silence entre eux.

— Vous voyez, dit-elle, c'est là que les gens se trompent. Ils croient que je vais leur dire que je m'en veux. Ce serait beaucoup plus confortable. J'appliquais un texte, je l'appliquais correctement, et si j'avais été plus laxiste ça n'aurait rien changé du tout : il y a une deuxième chambre et un pourvoi, et mes cassations se seraient fait casser.

Elle posa le thermos à côté d'elle.

— Je n'ai tué personne. Je n'ai même pas contribué. J'ai été un rouage parfaitement remplaçable dans un mécanisme qui fonctionnait très bien sans moi.

— Et c'est ça le problème.

Elle tourna la tête vers lui pour la première fois.

— Oui. C'est exactement ça le problème.


Il resta un moment sans rien dire.

Le vent était tombé. On entendait l'estuaire, très bas, et un moteur quelque part sur l'eau.

Simone Reille dévissa son thermos, le remplit, et lui tendit le gobelet, ce qu'elle n'avait fait pour personne depuis le 3 août. Il le prit. C'était du thé et il était froid.


— J'ai soixante-treize ans, dit-elle. C'est ma cinquième. Vous savez ce que ça veut dire ?

— Que si vous passez, c'est fini.

— C'est fini. Plus jamais de lettre. On sort du tirage, on vous envoie une attestation, et il y a même des gens qui l'encadrent.

— Et vous n'en voulez pas.

— Je ne sais pas ce que j'en ferais.

Elle ne répondit pas tout de suite.

— Écoutez-moi bien, parce que je ne vais pas le redire et que vous allez avoir envie de me contredire. Je ne veux pas mourir. Ce n'est pas ça du tout. Je n'ai pas de maladie, je dors bien, je lis, j'ai encore du goût pour à peu près tout. Si quelqu'un me proposait dix ans de plus, je les prendrais.

— Alors je ne comprends pas.

— Je sais.

Elle croisa les mains sur ses genoux.

— J'ai soixante-treize ans et je n'ai jamais rien décidé. Pas une fois. J'ai eu une carrière entière à appliquer des textes que je n'avais pas écrits, avec une compétence dont j'étais fière, et je l'étais légitimement. J'ai été très bonne. J'ai été très bonne à ne rien décider. Et le jour où j'ai pris ma retraite, on m'a remis une plaque en verre, et je suis rentrée chez moi, et je me suis rendu compte que je n'avais aucun souvenir d'un seul moment où j'avais choisi quelque chose contre quelque chose d'autre.

— Ça n'existe pas, dit Élie. Personne ne décide rien.

— Peut-être. Mais moi, il me reste une occasion, et une seule. Ils l'ont fabriquée sans le vouloir. Ils ont fait un système où l'on peut, une fois dans sa vie, dire non à quelque chose de considérable, et où ce non coûte tout, et où il est parfaitement inutile à tout le monde. C'est la seule décision entièrement libre qu'ils aient laissé traîner. Elle est là, elle est à moi, et il n'y a pas de deuxième chambre.

— C'est un caprice, dit Élie.

Il l'avait dit sans réfléchir, et il eut peur une demi-seconde.

— Oui, dit-elle. Absolument. C'est un caprice de vieille femme. Vous croyez que je ne le sais pas ?

Elle rit un peu, ce qu'il ne lui avait jamais entendu faire.

— Vous savez ce qui m'a le plus fâchée, dans le bureau du délégué ? Ce n'est pas qu'il refuse. C'est qu'il avait raison. Il avait des arguments meilleurs que les miens, et je les ai reconnus au fur et à mesure qu'il les posait, un par un, comme des cartes. Je suis sortie de là en sachant que j'avais tort, et je n'ai pas changé d'avis d'un millimètre. C'est très désagréable, d'ailleurs. Je ne recommande pas.


Élie chercha longtemps ce qu'il devait dire.

Il avait à sa disposition tout un rayonnage de phrases : que la vie valait la peine, qu'elle avait encore des choses à faire, qu'elle pensait à elle et pas à ceux qui restaient — sauf qu'il ne restait personne, elle l'avait dit à un délégué au parcours dans un bureau du premier étage et il n'en savait rien. Il avait aussi la phrase la plus tentante de toutes, celle qui consistait à lui dire qu'il comprenait.

Il ne dit rien de tout ça.

— D'accord, dit-il.

Simone Reille resta immobile.

— C'est tout ?

— Vous voulez que je vous en empêche ?

— Non.

— Alors c'est tout.

Elle mit un long moment à répondre, et sa voix, quand elle le fit, avait changé d'endroit.

— Vous êtes très dur, vous savez.

— On me l'a déjà dit.

— Ce n'est pas un reproche.

Elle détourna les yeux vers le large.

— Tout le monde m'aurait retenue. Ils se seraient sentis obligés. Et j'aurais dû les rassurer, expliquer, adoucir, et à la fin de la conversation j'aurais eu une dette. Vous ne m'avez rien fait payer. C'est la première fois depuis huit mois.

Puis elle ajouta, du même ton :

— Ça n'a pas dû vous coûter grand-chose.

— Non, dit Élie. Ça ne m'a rien coûté du tout.

— Je sais. C'est bien pour ça que je vous le dis.


Ce fut à ce moment que Clara arriva, du côté du réfectoire, une couverture sur les épaules malgré la douceur du soir.

— Je vous cherchais. Enfin, je ne cherchais personne de précis. Je marchais, et vous étiez là.

Elle s'assit de l'autre côté d'Élie, sans qu'on l'y invite, et personne n'en parut surpris — ni lui, ni Simone Reille, qui se leva presque au même instant, avec la lenteur particulière des gens qui savent exactement à quel moment il faut partir.

— Je vais me coucher, dit-elle. Merci pour le thé, Élie.

— C'est vous qui l'avez versé.

— Justement.

Elle s'éloigna vers les bungalows, et ils la regardèrent partir tous les deux, en silence, jusqu'à ce que sa silhouette se confonde avec l'ombre du réfectoire.


— Elle t'a parlé de sa décision ?

— Un peu.

— Elle nous l'a tous dit, en fait, chacun son tour, sur plusieurs jours. Je crois qu'elle choisit son public.

Elle ramena la couverture sur ses épaules et regarda l'eau un moment, comme pour se donner le temps d'entrer dans la conversation qu'elle avait en tête.

— Elle m'a dit qu'elle n'avait jamais rien décidé. Toute une vie. Et toi, dit-elle, tu déciderais quoi ? Si tu avais ça — une décision entièrement libre, une seule, qui ne coûte rien à personne d'autre que toi.

— Je ne sais pas.

— Si.

Il ne répondit pas tout de suite. L'eau faisait son bruit régulier contre la vase, et très loin, la balise verte clignotait sans se presser.

— Pourquoi tu me demandes ça, à moi.

— Parce que je sais déjà ce que Samuel me dirait, et que Vincent m'aurait répondu quelque chose de drôle, et que je n'ai pas envie de drôle ce soir.

Elle dit ça sans reproche, avec une franchise qui ne laissait pas beaucoup de place pour se dérober.

— Et parce que je te regarde depuis trois semaines, et que je n'ai toujours pas la moindre idée de ce que tu veux.

— Il n'y a peut-être rien à savoir.

— Il y a toujours quelque chose. Même chez les gens qui font tout pour qu'on ne le voie pas. Surtout chez eux, en fait.


Élie regarda ses mains.

— C'est petit. Ce n'est même pas une vraie idée, c'est plutôt une image que je garde depuis longtemps sans jamais l'avoir regardée en face.

— Vas-y quand même.

— Il y a un local à vélos, dans la cour de mon immeuble. Un vieux local, avec une porte qui ferme mal, et un vélo abandonné depuis des années sous une bâche que personne n'a jamais réclamé. Chaque fois que je passe devant, je pense à la même chose. Que je pourrais en faire quelque chose. Réparer. Des vélos, des petites machines, des trucs que les gens n'osent pas jeter et n'ont pas les moyens de faire réparer ailleurs.

Il s'arrêta, presque surpris d'être allé aussi loin.

— Je n'en ai jamais parlé à personne.

— Pourquoi un local à vélos ?

— Je ne sais pas. Ça me paraît... utile. D'une manière simple. On apporte quelque chose de cassé, on repart avec quelque chose qui marche. Il n'y a rien à évaluer là-dedans. Ça marche ou ça ne marche pas, et c'est moi qui décide si j'ai réussi. Personne d'autre.

Clara ne dit rien pendant un moment, et son silence n'avait rien d'un vide : Élie sentait qu'elle pesait quelque chose.

— Tu sais ce que je trouve le plus triste, dans ce que tu viens de dire ?

— Quoi ?

— Que ça ne demande presque rien. Un local, quelques outils, du temps. Tu aurais pu commencer ça n'importe quand ces dix dernières années.

— Je sais.

— Alors pourquoi tu ne l'as jamais fait ?

Il n'eut pas de réponse tout de suite, et quand elle vint, elle le surprit lui-même par sa simplicité.

— Je ne sais pas. Dix ans, et je n'ai jamais trouvé de bonne raison, ni pour ni contre. Il y a juste... rien qui m'a jamais poussé assez fort. C'est idiot, dit comme ça.

— Ce n'est pas idiot.

Elle dit ça sans emphase, avec une certitude tranquille, du genre qu'on ne discute pas.


— Tu veux savoir la mienne ? dit-elle. Puisqu'on y est.

— Ta quoi ?

— Ma version de ton local à vélos. J'en ai une, en fait — tu l'as presque vue, l'autre soir, à la buanderie.

— Le carnet.

— Le carnet. Le littoral nord. Douze itinéraires en treize ans, et pas un seul essayé. Alors ne crois pas que je suis venue te faire la leçon sur le courage. Je n'en ai pas plus que toi.

Elle regarda l'eau un moment, comme si elle cherchait par où continuer.

— Mais ce n'est pas tout à fait pareil. Toi, tu as au moins une chose à quoi te raccrocher — ou à laquelle te refuser de te raccrocher, ce qui revient au même dans les deux cas. Ta mère a tenu, une fois, devant quelque chose qui aurait pu la faire flancher, et ça te retient et ça t'autorise en même temps, je ne sais même pas comment on fait pour porter les deux à la fois. Moi je n'ai rien de tout ça. Rien pour me retenir, rien pour m'autoriser. Personne avant moi n'a jamais rien fait d'assez fort pour que j'aie une histoire à suivre ou à fuir. J'ai un prénom pris sur une liste, et rien derrière.

— La liste.

— La liste. Quatorze mille noms de gens morts, et mes parents en ont pris un au hasard parce qu'ils n'avaient personne à qui le devoir. Pas de grand-mère qui racontait, pas de recette, pas d'histoire à réparer ou à continuer. J'appartiens au monde, largement — un mari, un métier, un immeuble, une cohorte, même, maintenant. Ce qui me manque n'a pas la forme d'une envie, mais d'un fil : quelque chose qui me relierait à avant moi, ou à après moi, et qui donnerait au voyage une raison d'exister plus grande que la seule envie d'y aller. Toi, tu t'es retiré du monde, mais tu tiens un fil très fin, très ancien, jamais tiré. Moi je suis dedans, complètement, et je n'ai pas de fil du tout.

Élie la regarda, dans la pénombre, et pour la première fois depuis le début de la session il eut l'impression de voir quelqu'un exactement comme cette personne se voyait elle-même.

— Alors on n'a rien en commun, dit-il.

— Si. On est seuls tous les deux. Juste pas de la même manière.


Elle se leva, resserra la couverture, et lui tendit la main pour l'aider à se relever, ce qu'il n'avait pas demandé.

— Répare tes vélos, Élie. Même si ça reste petit, juste ce local et ce vélo sous sa bâche. Même si tu n'en parles jamais à personne d'autre que moi. Un jour tu me montreras.

— D'accord.

Il ne sut pas, en le disant, s'il venait de faire une promesse ou simplement de dire oui à quelqu'un pour la première fois depuis longtemps sans y avoir réfléchi.

Ils remontèrent ensemble vers les bungalows, sans se presser, et ce fut la première fois, depuis le 3 août, qu'Élie marcha aux côtés de quelqu'un sans compter ses pas.


Sous la lampe du réfectoire, la partie de UNO avait dégénéré en une querelle d'arbitrage entre Vincent et Lucas, que Samuel tranchait avec un sérieux qui les faisait tous rire, et sans jamais rouvrir le feuillet. Iris dormait sur deux chaises poussées l'une contre l'autre, à côté, entièrement indifférente à la fois à la querelle et à ce qui s'était dit sur le muret, à quelques mètres de là.

Plus tard, Clara sortit fumer sur les marches, son sac de plage resté ouvert sur le banc. Quand elle voulut boire avant de se coucher, la bouteille n'y était plus. Elle ne dit rien. Elle alla se servir au robinet du réfectoire, qui était fermé à cette heure-là, et elle but au lavabo des sanitaires, dans le noir, sans allumer.